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Le sud du Kirghizstan au bord de la catastrophe

Louise Arbour, Rue89  |   14 Sep 2010

Un trou noir est apparu sur la carte d'Asie centrale à l'endroit où se trouvait le Kirghizstan. Un pays, auquel on reconnaissait une certaine forme de démocratie et une relative liberté d'expression, est aujourd'hui en proie à de profonds troubles politiques.

Si la réponse internationale continue à rester aussi timorée, les conséquences risquent d'être catastrophiques non seulement pour cette petite république montagneuse mais, à terme, pour l'ensemble de la région.

Le Kirghizstan vient de vivre en quelques mois une descente vertigineuse vers le chaos politique. Après des années de mauvaise gestion et de corruption, le Président Kourmanbek Bakiev a été démis de ses fonctions et remplacé en avril par un gouvernement provisoire dont l'autorité peine à s'établir sur l'ensemble du territoire.

C'est dans ce contexte de déliquescence de l'Etat qu'une explosion de violence interethnique est survenue en juin dans le sud du Kirghizstan. Les pogroms, dont furent essentiellement victimes les membres de la minorité ouzbek, aboutirent à la mort de centaines de personnes et à la destruction de plus de deux mille bâtiments. Les horreurs commises rendent peu probable tout espoir de réconciliation rapide entre les deux groupes ethniques.

Le gouvernement provisoire a perdu tout contrôle sur le sud du pays. Il n'y possède désormais plus aucun moyen de contrôle et se heurte à Melis Myrzakmatov, le jeune maire nationaliste d'Osh, la plus grande ville du sud. Réputé impitoyable et déterminé, celui-ci a acquis durant les événements sanglants de juin, un poids politique et une notoriété d'extrémiste plus importants que jamais.

Il a par la suite infligé deux sérieux camouflets à la Présidente Roza Otunbayeva en refusant de démissionner, comme celle-ci le lui ordonnait. Devant une foule qui l'acclamait, il a affirmé que Bichkek ne possédait plus la moindre forme d'autorité sur le sud du Kirghizstan. Ses gardes du corps ont ensuite repouss, en plein Bichkek, la tentative de l'arrêter lancée par les troupes d'élite du ministère de l'Intérieur kirghize. Rentrant triomphalement à Osh, le maire a revendiqué un transfert de la capitale vers le sud.

Coincé entre un gouvernement provisoire humilié et un maire peu fiable, le sud du Kirghizstan et les régions voisines sont dans une situation critique. Tant que l'autorité du gouvernement central ne pourra être rétablie dans le sud, le danger est grand de voir les narcotrafiquants profiter du chaos politique pour accroître leur influence déjà forte sur l'ensemble des institutions étatiques du sud.

L'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) estime que, chaque année, 95 tonnes de drogue traversent l'Asie centrale en direction de la Russie et de l'Europe. Osh a déjà la réputation peu enviable de « plaque tournante du trafic de drogues » auprès de l'UNODC.

La région pourrait également se transformer en foyer de prolifération de fondamentalistes islamistes. Le vide politique, dans cette région du monde qui bénéficie d'une grande population de jeunes désœuvrés, constitue un terreau idéal pour le recrutement radical.

Mais suite aux pogroms de juin, la profonde division entre les Kirghizes et les Ouzbèks constitue également un espace politique où les groupes extrémistes pourraient s'engouffrer avec aisance. Si la propagation des idées nationales-extrémistes kirghizes n'est pas immédiatement stoppée, de nouveaux débordements paraissent inévitables. Sans aide extérieure, les victimes pourraient alors se tourner vers les radicaux islamistes ou diverses factions armées afghanes, afin d'obtenir des armes.

Le chemin vers la réconciliation et la stabilité sera long et difficile, d'autant qu'aucune force de maintien de la paix internationale n'a été déployée dans les zones affectées par les violences. Le Kirghizstan nécessite une enquête internationale sérieuse sur les pogroms du mois de juin.

Il est impératif que des forces de sécurité ou de surveillance soient envoyées de toute urgence sur le terrain, soutenues par un processus diplomatique robuste et visible, afin d'empêcher la répétition de massacres interethniques et d'aider la population à reconstruire ses villes et ses habitations.

Il est probable qu'aucune mesure sérieuse ne soit prise par une communauté internationale relativement passive sur le sort de ce petit pays d'Asie centrale. Les 52 experts en sécurité, non-armés, que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) s'apprêtait à envoyer au Kirghizstan ont subi les foudres des nationalistes kirghizes, que ni le gouvernement national ni l'OSCE ne semblent prêts à affronter.

Lorsque des autorités étatiques ne veulent ou ne peuvent plus garder le contrôle d'une partie de leur territoire, c'est à la communauté internationale de réagir. Le monde doit encourager la création d'une commission d'enquête sur les événements de juin, fortement appuyée par les organisations internationales qui possèdent l'expertise nécessaire, comme le Haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme et le Haut commissaire aux minorités nationales de l'OSCE. Il faudra également préciser au gouvernement kirghize que toute aide ultérieure sera conditionnée à la réalisation de cette enquête.

Le monde extérieur doit aussi définir une stratégie commune pour reconstruire le sud du Kirghizstan. Une supervision sur le terrain est fondamentale pour empêcher les détournements d'argent au profit des nationalistes-extrémistes. Il faudra s'assurer que le gouvernement régional d'Osh ne recevra aucune aide financière tant qu'il préconisera une politique exclusivement ethnique et refusera de reconnaître l'autorité nationale.

Malheureusement, la spirale des violences est déjà fort avancée et les efforts de la communauté internationale risquent d'arriver trop tard pour empêcher le naufrage du pays. Les membres du Conseil de sécurité des Nations unies, et en particulier les Etats-Unis et la Russie, doivent impérativement planifier pour le pire, de manière à ce que la réponse internationale puisse être rapide et efficace en cas de nouvelles violences.

S'attendre à une telle prévoyance de la communauté internationale peu paraître naïf, alors que le monde extérieur a contemplé avec désintérêt les pogroms du mois de juin et rechigné à s'y impliquer. Pourtant la seule alternative sera d'attendre tranquillement et de contempler l'implosion du Kirghizstan tout entier.

Louise Arbour est la présidente d'International Crisis Group.

Rue89

 
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